europe
Analyse
Luc Devoldere
La réalité de la Belgique et son avenir analysés par Luc Devoldere. Publiée fin 2007, cette analyse est toujours d'actualité.
Si la définition de Nietzsche sur la nation est correcte ("une nation, ce sont les gens qui parlent la même langue et qui lisent les mêmes journaux"), alors la Belgique n''est pas une nation. Jusqu''à nouvel ordre, c''est un Etat.
En fait, la Belgique est une conférence diplomatique permanente: les Flamands et francophones vivent dans des mondes différents, avec leurs propres opinions publiques, leurs propres forums de débat, leurs propres journaux et chaînes de télévision. Il n''y a pas de partis politiques nationaux. Les partis politiques flamands doivent négocier avec les partis politiques francophones pour former un gouvernement fédéral (national): il y a des démochrétiens, des socialistes, des verts et des libéraux des deux côtés de la frontière linguistique. Dans les deux parties du pays il faut trouver des majorités. Un Flamand ne peut pas récompenser ni châtier un politicien francophone avec son vote; un francophone ne peut pas récompenser ni châtier un politicien flamand.
Même si les Belges ont encore beaucoup en commun - on ne vit pas impunément ensemble depuis 1830, et même avant dans ce qui s''appelait alors les "Pays Bas méridionaux" -, ils sont aussi très différents. Ainsi les Flamands sont parfois considérés comme le peuple le plus latin des peuples germaniques, puisqu''ils ont vécu tant de temps à côté et avec les francophones, sur cette intéressante ligne de division entre le monde latin et germain, ou en le disant de façon plus pathétique: entre l''Europe du Nord et du Sud.
Les Flamands et les francophones ne partagent pas toujours les mêmes intérêts, ils ont des économies différentes et des préférences politiques différentes. Et il y a tant d''autres choses. Par quoi devrais-je commencer? La frontière linguistique.
La Belgique a une frontière linguistique qui traverse le pays d''ouest en est. Cette frontière a été établie par la loi. Au nord, les Belges parlent néerlandais (la même langue qu''aux Pays-Bas): ce sont les Flamands. Ils représentent 60% de la population totale. Au sud de cette frontière, les Belges parlent le français: ce sont les Wallons.
Mais c''est plus complexe encore. En Flandre se trouve la capitale Bruxelles. Environ un million d''habitants y vivent. Environ 15% a pour langue maternelle le néerlandais. La plupart y parle le français, bien que d''autres langues y soient en plein essor (arabe, berbère, turc, anglais,...). Mais soyons clairs: la lingua franca de Bruxelles est le français.
Malgré tout, Bruxelles est officiellement bilingue. Elle n''est pas seulement la capitale de la Belgique et de l''Europe, mais aussi de... la Flandre. Les Flamands devraient en principe pouvoir s''exprimer auprès des institutions officielles dans leur propre langue. Les noms des rues sont dans les deux langues; vous écoutez dans le train les messages dans les deux langues. Les Flamands ont dû sacrifier pour cela leur majorité au niveau fédéral - belge : il y a autant de ministres francophones que néerlandophones dans le gouvernement fédéral. Vous arrivez toujours à suivre?
La Belgique tient grâce à ce genre d''équilibres et compromis. Ce qui est tout aussi compliqué. Il faut constamment bricoler. Mais sans se casser la tête les uns les autres. Le sang ne coule pas dans ces disputes tribales. C''est déjà beaucoup.
Mais qu''est-ce qui se passe alors ?
Les limites du système belge - un monstre qui fonctionne - ont été atteints, paraît-il. Les Flamands veulent continuer à modifier les institutions, transférer des compétences du niveau fédéral au niveau régional, puisqu''ils pourront ainsi mieux résoudre les (leurs) problèmes. Ils pensent à la politique de l''emploi, la politique fiscale, etc. Les francophones craignent qu''un tel transfert n''entraîne la scission de la sécurité sociale et de la Belgique. La Flandre est en fait la région la plus forte du point de vue économique. Il y a des flux d''argent de la Flandre vers la Wallonie, qui connaît une situation plus difficile. La Flandre ne veut pas renoncer à cette solidarité, mais demande une plus grande transparence à la Wallonie. La Flandre considère qu''une hausse des compétences de toutes les régions entraînera finalement une hausse du sens de responsabilité. La Wallonie croit plus en la Belgique pour résoudre ses problèmes. C''est la division des esprits. Voilà ce que traite cette conférence diplomatique permanente qui s''appelle la Belgique.
Cette division des esprits, je voudrais l''expliquer à travers deux principes de droit que les Flamands et les francophones honorent de façon différente. L''ironie du destin veut que les Flamands défendent aujourd''hui le ius soli, le "droit du terrain" ou principce territorial, tellement enraciné dans la culture latine, alors que les francophones défendent avec passion le ius sanguinis, le "droit du sang" ou principe de personnalité. Soit dit en passant, ce sont les francophones qui ont refusé au début des années 30 du vingtième siècle le bilinguisme sur tout le territoire belge et ont ainsi impulsé une évolution inévitable vers les territoires monolingues qui caractérisent la Belgique actuelle. La Belgique n''est pas un pays bilingue : la langue officielle de Flandre (territorialement délimité !) est le néerlandais, celle de la Wallonie le français ; et Bruxelles est bilingue, comme je viens de le dire. En réalité, les francophones ont perdu au siècle dernier le droit de s''exprimer partout dans le pays en français et d''être entendu dans leur langue. Cette langue française a été longtemps la langue de l''élite et de l''administration. Les Flamands ont dû se battre pour leurs droits linguistiques en Flandre. Cette lutte est terminée en principe. En principe.
Ainsi le ius soli était l''enjeu de la lutte pour Leuven Vlaams (Louvain flamand) pendant la deuxième moitié des années soixante : la fermeture de la section francophone de l''Université catholique de Louvain qui se situe en Flandre. Cette fermeture menait vers la création d''une université catholique francophone de l''autre côté de la frontière linguistique : Louvain-la-Neuve, l''Université catholique de Louvain. C''était enfin la lutte contre l''essor de la francophonie dans le Brabant flamand (à part la résistance contre l''arrogance du pouvoir et l''autoritarisme du clergé belge). De même la lutte actuelle autour des célèbres facilités a surgi jadis parce que le compromis autour d''elles avait été formulé si vaguement qu''il pouvait donner lieu à différentes interprétations. Les Flamands pensaient que ce droit des francophones était un droit qui allait disparaître, vu comme une mesure de transition, les francophones le voyaient - et le voient - différemment, et surtout lorsque les facilités ont été "bétonnées" dans la Constitution. Les Flamands sont devenus méfiants parce qu''ils ont la sensation que le ius sanguinis aboutit toujours en Belgique au ius soli et qu''il faut toujours céder du territoire.
Ce qui se passe aujourd''hui autour de la scission de la circonscription de Bruxelles-Hal-Vilvorde (BHV) est en fait la même chose. La plus haute cour du pays a dit que le principe d''égalité est violé lorsque des francophones peuvent voter dans des parties de Flandre (des parties de la province de Brabant flamand, plus précisément les arrondissements Hal et Vilvorde) sur des listes francophones de Bruxelles. C''est aussi une violation du principe territorial, puisque Bruxelles est une autre région. Les francophones qui vivent en Flandre continuent à considérer la possibilité de voter aux francophones de Bruxelles comme un droit acquis. Il est impossible d''organiser de nouvelles élections légitimes sans résoudre d''abord ce problème. Mais il y a de l''espoir. La scission de l''université de Louvain dans les années 1960 - vue jadis comme la fin de cette université - a donné lieu à deux universités, une université néerlandophone à Louvain et une francophone à Louvain-la-Neuve qui fleurissent aujourd''hui et qui coopèrent même.
Comment ça doit continuer maintenant ?
La Belgique ne sera pas divisée. La plupart des Flamands ne le veulent pas. Seule Bruxelles maintient la Belgique unie : elle se trouvera toujours là où elle se trouve. Mais si les francophones continuent à refuser de dialoguer sur de nouvelles réformes du modèle belge, la Flandre se radicalisera. Finalement il faudra transférer plus de compétences vers les régions. Il faudra décider ce que l''Etat fédéral - la Belgique - doit réellement faire. Peut-être certaines compétences devront devenir de nouveau fédérales. On pourrait citer par exemple les normes de bruit : actuellement la région de Bruxelles, la région flamande et la wallonne peuvent chacune imposer leurs normes. Que doit faire alors un avion qui décolle depuis l''aéroport de Bruxelles National (à Zaventem, situé en Flandre) et qui survole après quarante secondes Bruxelles où les normes de bruit sont plus sévères ?
Je voudrais terminer par une boutade : "L''Europe sera belge ou ne sera pas". Les soucis belges reflètent ce qui nous attend dans une Europe plurilingue, une mosaïque d''Etats, régions et peuples. Considérez la Belgique comme un laboratoire pour l''Europe, une expérience quotidienne pour voir s''il est possible de vivre ensemble.
Luc Devoldere est rédacteur en chef de l''association flamando-néerlandaise Ons Erfdeel, qui veut promouvoir la coopération culturelle entre tous les néerlandophones et informer l''étranger sur la culture de Flandre et des Pays-Bas. Cette analyse fut publiée fin 2007.
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